Pourquoi a-t-on plus peur de parler en public que de sauter à l’élastique ?

1024 681 Décalez!

Depuis les débuts de Décalez !, « Améliorer sa prise de parole en public » est la formation que l’on nous demande le plus. Plutôt normal1me direz-vous, puisque environ 90 % des métiers induisent d’être en relation avec d’autres êtres humains, donc de s’exprimer oralement devant 1 ou 1000 personnes. C’est, par conséquent, l’un des savoir-être professionnels les plus transversaux. Là où le bât blesse (aïe), c’est que l’on y met un enjeu tellement fort parfois, que la prise de parole en public peut s’apparenter à un risque de mort symbolique plus élevé que si vous deviez sauter à l’élastique au-dessus du fleuve Amazone. Une phobie névrotique, dirait Freud. Un gros flip, dirait des lycéens avant un contrôle de SVT.

Alors pourquoi cette peur ?

Parce que le maniement du langage légitime une posture ou une fonction professionnelle. Oui, s’exprimer correctement, avec assurance, est une marque d’appartenance à une catégorie socio-professionnelle plutôt élevé. Le langage est un pouvoir. Le manier devant une assemblée est une arme redoutable. Plutôt ironique alors que l’on vit dans une société qui valorise l’écrit non ?

Mais, malheureusement (ce serait trop simple !) tout ce stress ne s’explique pas au travers de cette seule dimension sociale.

Nous avons pu observer au cours de notre longue carrière qu’il existe un panel de croyances et de peurs associées, ancrées dans l’inconscient collectif, et qui poussent un individu à douter de son aptitude à s’exprimer devant les autres. En voici les principales.

Le (méchant) 3ème œil et « le mec qui a du charisme, lui »

Lorsque l’on prend la parole en public, on a toujours tendance à se regarder pendant que l’on parle. Pas ultra pratique non ? Pourtant ce « 3ème oeil » est tellement omniprésent, que, bien souvent, on ne s’en aperçoit même plus !

Si on devait l’illustrer, imaginez-vous un dessin animé avec un personnage qui a un petit diable représentant sa mauvaise conscience lui donnant des conseils malveillants. Et bien le 3ème œil, c’est cette petite voix peu bienveillante qui vous fait sortir du moment présent (la prise de parole en public) pour vous dire que ce que vous faites, c’est NUL. Or, lorsque je sors du moment présent je prends le risque d’oublier des informations à donner, de bafouiller, de me couper de mon environnement immédiat pour être solo dans ma tête.

Ce phénomène créé une sorte de cercle vicieux dont il est parfois compliqué de s’extraire, ce qui nous ramène à une caractéristique principale de l’improvisation théâtrale : l’impro est une discipline du moment présent. Par définition, elle ne nous permet pas d’anticiper les informations mais, au contraire, de nous ancrer dans le « ici et maintenant » : en effet, si lors d’une impro on se regarde pour se juger, on risque de perdre le fil de l’histoire qui est en train de se construire.

En fait, ce 3ème œil s’apparente à un GPS maléfique par rapport à une posture idéale d’orateur, ou plutôt, à celle que l’on imagine être nécessaire pour faire un bon orateur.

A chacune de nos formations sur la prise de parole en public, nos stagiaires évoquent le charisme comme un attribut essentiel du bon orateur ; ainsi évoquent-ils l’oasis du « mec qui a du charisme, lui » (comprenez « contrairement à moi »), tel un mirage flottant…. Une excuse hyper pratique, justifiant du manque de compétences d’orateur mais, surtout, une croyance très limitante dans sa marge de progression.

Le charisme contribue aux nombreux mythes de l’inné : tu l’as ou tu l’as pas. Or, comme on aime à le préciser dans nos formations, on n’a jamais entendu dire d’un nouveau-né « oooooh mais il est tellement charismatique ». Cette image d’Épinal restreint la prise de parole à quelque chose d’inné et de figé, dont les attributs correspondent à ceux de la virilité : parler fort, avoir beaucoup d’énergie, des gestes maîtrisés, un discours clair, une assurance à toute épreuve. Partant de cette définition, il y a 5 % de bons orateurs en France. Et si les 95 % restant essayent d’imiter cette élite de l’art oratoire, et bien cela donne des prises de parole qui sonnent faux !

Oui. Aussi curieux que cela puisse paraître, l’un des premiers outils de la prise de parole en public, c’est l’authenticité. Bien sûr, on peut également s’appuyer sur des techniques pour s’aguerrir, mais il n’empêche qu’une bonne prise de parole en public part de ce que l’on est, et de la façon dont on adapte ce « moi » aux circonstances de son discours. Sans quoi, on aura toujours l’impression d’avoir face à soi un collaborateur déguisé en orateur.

Pour résumer, ne vous travestissez pas : mettez juste votre veste d’orateur, celle qui est ajustée à votre gabarit. Promis, c’est celle qui vous mettra le plus en valeur.

La culture française : de l’excellence à l’apologie du manque d’assurance

Comme nous l’avons mentionné en introduction, la culture française donne la part belle à l’écrit, au détriment de l’oral sans doute. Nous n’avons pas un système scolaire qui valorise l’expression orale dès la prime enfance, contrairement à nos amis d’outre-Atlantique. En France, s’exprimer devant ses camarades revêt souvent un objectif pédagogique explicite : une poésie, un exposé. On est rarement sollicité pour parler de ses rêves, de ses envies, de son week-end à Palavas les Flots avec tous les cousins.

L’oral est donc associé à un enjeu de performance intellectuelle. Si on le rate, c’est la double peine : on est ( bêtes + nul ) à l’oral. Autant dire qu’à ce tarif, on laisse un tas de gens sur le bord de la route du « viens parler devant un public, c’est cool ».

Cette éducation a bien sûr, plus tard, un impact dans nos prises de parole professionnelles : l’enjeu est alors basé sur le sens du message et non sur la transmission de celui-ci. La performance est celle de l’intellect, du message structuré, complet, précis. Un doux mélange d’expertise et d’efficacité dans lequel l’orateur et ses affects ont peu de place. Or on sait depuis les années 60 que 55 % d’un message transmis à l’oral est perçu par le canal non-verbal des interlocuteurs. Autrement dit : nous sommes beaucoup plus sensibles au corps et aux émotions qui rejaillissent d’une prise de parole qu’au message intrinsèque. Les Nord-Américains ont cette donnée fortement ancrée dans leur culture. Ils appellent cela le story-telling.

Le story-telling, ce n’est pas sale ! On le précise, parce que cela raisonne comme un piège de communiquant-marketing plus flagrant qu’une promo en tête de gondole. Le storytelling (littéralement, « raconter une histoire ») , c’est simplement une façon,de mettre de soi dans une prise de parole en public, d’être plus authentique et, par conséquent, plus naturel et plus impactant.

Le modèle américain est le plus caricatural : pensez aux discours de Barak Obama dans lesquels il mentionnait régulièrement sa femme, ses filles, ses origines. Ou encore, aux TedX où des hommes et des femmes narrent sans problème leurs histoires de vie chaotiques.

Sans en arriver à raconter sa dernière scène de ménage conjugal en plein milieu d’un power point, la culture américaine du story-telling peut nous aiguiller.

L’écueil de notre culture de l’excellence réside dans le fait qu’elle place l’enjeu de la prise de parole en public au mauvais endroit. C’est ainsi que s’installe une certaine habitude, voir un certain fatalisme français, à se retrouver en train de bailler lors d’une réunion, d’une conférence, ou d’un séminaire.

Et pourtant, il est facile ( si si on vous le promet), sans pour autant renier sa culture, de remplacer cet enjeu culturel de « l’excellence intellectuelle » par celui de « la transmission d’un message à sa sauce ». Et franchement, ça rend l’exercice de parole moins morbide.

Last but not least de cette to-do-list des obstacles culturels : la confiance en soi. Qui est la personne en France qui a un jour affirmé : « avoir confiance en soi et le montrer, c’est mal » ? Merci de le dénoncer si vous le connaissez, parce qu’aujourd’hui on est sûrement plus de 50 millions à payer les pots cassés de cette pensée.

En fait, personne ne l’a affirmé. C’est juste latent, diffus. Et l’exercice de la prise de parole en public catalyse cette injonction paradoxale, qui plus est implicite. Sympa. On ne fait pas l’apologie de l’assurance à tout prix, mais notre culture ne valorise pas la confiance en soi. En revanche, on DOIT être un orateur hors pair. Cherchez l’erreur !?

Conclusion

Le modèle américain nous montre qu’une éducation tournée vers la valorisation de soi est une clé pour une prise de parole assumée. C’est l’individu qui est au centre. Ce qu’il raconte passe par ce qu’il est. Pas par son talent, ni par son travail ou son projet. Mais par lui, ex-nihilo. Évidemment, cette posture nécessite un minimum de confiance en soi et une petite bataille pour vaincre notre pudeur à la française, parfois si touchante.

Mais lorsqu’il s’agit de parler en public, notre rôle n’est pas de vous donner un super-pouvoir dont vous seriez jusqu’ici dépourvu, mais de vous permettre de vous exprimer de façon authentique et à votre manière, tout en vous adaptant au contexte et à l’audience…

… Ah l’adaptation… Celle qui nécessite l’ouverture vers le public et l’écoute de l’orateur… Un autre volet de ce sujet passionnant que nous développerons dans un prochain article sur l’interaction lors de la prise de parole en public.

1On n’aime pas du tout l’adjectif « normal », parce qu’à part un programme de sèche-linge, on ne sait pas trop à quoi il correspond. Mais nous aussi nous avons nos incohérences.

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